Le quartier artisanal du cuir autour du Nantillé

Un paysage disparu révélé par la toponymie

Au nord et nord-ouest du bourg de Bais, le cadastre ancien conserve les traces d’un quartier artisanal du cuir aujourd’hui disparu. Tannerie, pelterie, sous-produits, équarrissage : tout un système économique, autrefois actif, subsiste dans les noms de lieux. Ces toponymes, tous situés à proximité du Nantillé, témoignent d’un ensemble cohérent, structuré normalement autour d’un moulin à tan.

En 1827, lors du cadastre napoléonien, il n’est pas fait mention de toponyme relatant l’emplacement d’un moulin à tan. La tannerie ne semble plus exploitée, mais les toponymes conservent la mémoire d’un artisanat ancien.

Un moulin à tan

1. Un moulin à tan ? : le cœur technique du système

Dans la section Section de Goué-B2, le cadastre de 1827, ne signale pas l’emplacement d’un moulin à tan. Moulin qui devait servir à broyer l’écorce de chêne pour produire le tan, indispensable au tannage des peaux. Bien que ce moulin aurait eu son installation idéale sur le ruisseau le Nantillé, son emplacement aurait été typique des tanneries rurales. Présents dès le Moyen Âge, mais peu nombreux (≈ 5 % des moulins). Encore 2 à 3 % au XIXème siècle. Toujours proche, des bois de chênes et des zones d’élevage.

Ce moulin à tan peut avoir disparu avant 1827, donc le cadastre n’en garde aucune trace. Une autre possibilité : le tan broyé commence à s’acheter tout fait (début XIXème siècle), sans l’utilisation d’un tel moulin.

Bien qu’aucun moulin ne soit déclaré à cet emplacement en 1827, la tannerie pouvait parfaitement disposer d’un système hydraulique complet, non soumis à la fiscalité des moulins. Ce dispositif comprenait probablement :

  • Un canal d’amenée (bief) dérivé du cours d’eau, assurant un débit régulier pour les opérations.
  • Des fosses de trempe, de lavage, de chaux et de tannage, nécessitant un renouvellement constant de l’eau.
  • Une petite roue utilitaire, non déclarée comme moulin, destinée à actionner un foulon, un pilon à tan ou un système de pompage.
  • Un vannage simple, permettant de réguler ou interrompre l’alimentation en eau.

Ce type d’installation, courant dans les tanneries du XIXème siècle, fournissait l’énergie et l’eau nécessaires aux opérations de préparation des peaux, sans être enregistré administrativement
comme « moulin ».

Cadastre de Bais : 10 Fi 14 (43). Thot : Documents iconographiques

Nous sommes ici dans la section du cadastre Napoléonien dite Section de Nantillé-A1.  Juste au sud du village du « Rocher », la source semble son départ en parcelle n°458, « Les prés de Nantillé ». « Le Nantillé ». Du numéro 439 au 460, les prés sont nommés, prés de Nantillé. Il se dirige vers le sud-est, « le Tertre de Léon », « la Vauzelle », dito la petite vallée, nous voici avec « Le moulin de la Vauzelle », parcelle n° 317 – L’étang du moulin, (Section de Goué-B2). Il s’agit de l’emplacement d’un moulin. Un arrêt à la parcelle n° 383 s’impose : comme son nom l’indique, nous sommes au « Pré de la tannerie », tandis que la parcelle n° 384 porte explicitement le nom de « La tannerie ». La question se pose donc : existait-il en ce lieu un moulin à tan, ou bien seulement un dispositif hydraulique destiné à alimenter et faire fonctionner la tannerie ? L’examen du plan cadastral apporte plusieurs indices. Depuis le bâtiment de la tannerie, situé en 384, s’étend vers le sud un ensemble de prés traversés par un petit cours d’eau : parcelle n° 445 : Le petit pré du ruisseau, parcelle n° 446 : Pré du ruisseau. Ce ruisseau secondaire se jette ensuite dans le Nantillé, dont on sait qu’il constituait l’axe hydraulique principal du quartier artisanal. Il est raisonnable de supposer que ce petit ruisseau, probablement issu d’une source spontanée ou d’une résurgence dans le Pré de la tannerie, jouait un rôle dans l’activité du site. Toutefois, son débit modeste, permettait sans doute juste à alimenter les bacs de lavage ou de tannage. Tout ce secteur au sud sur le parcours du Nantillé, et avec ses différents ruisseaux, tout cela a été modifié lors du remembrement de la commune.

Ainsi, si l’existence d’un ancien moulin à tan sur la parcelle 383 reste possible, il est tout aussi plausible que l’on ait eu affaire à un simple aménagement hydraulique d’appoint, destiné à compléter l’alimentation en eau de la tannerie, ce qui exigeaient un volume d’eau plus important et surtout régulier. Sans pour autant constituer un véritable moulin en activité au moment du cadastre.

Sur le plan cadastral de la section de Goué‑B2, la parcelle n° 383, désignée comme « Pré de la tannerie », présente un emplacement particulièrement favorable à l’implantation d’un ancien moulin à tan ou, à tout le moins, d’un dispositif hydraulique équipé d’une roue. La configuration du terrain s’y prête en effet : le ruisseau du Nantillé longe la parcelle par le nord et le nord‑ouest, offrant un débit suffisant pour alimenter un bief d’amenée et actionner une petite roue utilitaire.

Immédiatement au sud-est, la parcelle n° 384 porte le bâtiment identifié comme la tannerie. L’ensemble forme un dispositif cohérent : un pré hydraulique (parcelle 383) servant d’espace technique ou de zone d’implantation d’un ouvrage disparu, où se trouvaient les fosses, et le bâtiment de travail (384), où le séchoir et les ateliers. Le cours d’eau assurant l’alimentation.

Même si le cadastre de 1827 ne mentionne plus explicitement de moulin à tan en activité, la topographie et l’organisation des parcelles suggèrent fortement l’existence antérieure d’un petit moulin spécialisé, aujourd’hui disparu, mais dont la logique d’implantation demeure lisible dans le paysage cadastral.


2. Le moulin à eau de la Vauzelle : un moulin à farine ou à l’huile

Toujours dans la Section de Goué-B2, le cadastre de 1827 mentionne le moulin à eau de la Vauzelle, tenu par Julien Viel, encore en activité. Il s’agit d’un moulin à farine, sans lien direct avec la tannerie.

Ce moulin montre que le site reste un lieu d’activité hydraulique, avec un quartier pour le traitement du cuir, situé au sud à 900 mt en aval sur le ruisseau le Nantillé. Nous sommes dans la Section de Nantillé-A1, nous avons la pièce « Du chambrage, chambroye », cette section fut à priori la celle ou la culture du chanvre fut la plus importante. Ce moulin fut il utilisé à l’époque de la culture du chanvre pour obtenir l’huile par pressage des chènevis. Voir le chapitre concernant les moulins.

3. Les toponymes du cuir : un ensemble exceptionnellement cohérent

Les toponymes principaux forment un système complet, décrivant toutes les étapes du travail des peaux : traitement, tri, séchage, sous-produits, déchets.

La Tannerie

La Tannerie désigne le lieu du tannage : trempage, écharnage, tannage, foulage. C’est le centre de l’activité, l’atelier où les peaux brutes deviennent cuir.


La Pelterie / Pelleterie

Dans la Section de Nantillé-A1, nous avons la Pelterie (ou Pelleterie) est l’atelier des fourrures et des peaux fines. On y trie, sèche, prépare et stocke les peaux nobles. Elle complète directement la tannerie.

Aux Pénillères / La Maison des Pénillières / La lande des Pénillères / Pré des pénilleres.

Dans la Section de Nantillé A-2, un lieu-dit important aujourd’hui qui disparu du cadastre dit rénové. les Pénillères (ou Pénillières) est un toponyme technique du cuir. Issu de pénil, « bas‑ventre de l’animal », et de penillière, « morceau de peau de moindre valeur », il désigne le lieu des sous‑produits animaux : peaux de faible qualité, parties moins nobles.

Selon le cadastre de 1828, le propriétaire de la parcelle n° 1014 est Pierre Neveu. En 1843, deux maisons sont mentionnées sur cette même section, dont l’une appartient à un certain Jean Cochet.

Pierre Guillaume Marie Neveu, né le 11 mai 1799 à Bais, épouse en premières noces, le 3 février 1819 à Louvigné-de-Bais, Marie Jeanne Cochet. Celle‑ci décède en 1827.

Pierre Guillaume se remarie le 21 juin 1828, toujours à Louvigné‑de‑Bais, avec Renée Marguerite Forestier.

Le 11 janvier 1831, leur fille Marguerite Aimée naît au village des Pénillières. À cette époque, Pierre Guillaume est désigné comme laboureur – tisserand.

La lande des Pénillères

La Lande des Pénillères est un espace non cultivé, utilisé pour l’étendage et le séchage au sol des peaux et des sous‑produits. C’est la zone extérieure du système, là où l’on dispose ce qui ne peut rester dans les ateliers.

Pièce de la Carne

Dans la Section de Nantillé A-2, la Pièce de la Carne vient de carne, « chair, charogne, déchets animaux ». Elle désigne un lieu d’équarrissage, de dépôt des bêtes mortes et des déchets lourds issus du travail des peaux. C’est la face la plus sombre, mais indispensable, du quartier du cuir.

4. Un quartier artisanal disparu avant 1827

En 1827, le cadastre montre un paysage déjà transformé : le moulin à tan est hors service, la tannerie n’est plus exploitée, la pelterie a disparu. Ne subsistent que les noms de lieux, comme les traces fossiles d’un artisanat rural ancien.

Ces toponymes forment un ensemble rare, d’une cohérence remarquable, qui permet de restituer un quartier artisanal du cuir complet, structuré autour du moulin à tan et du Nantillé.

Conclusion

Le secteur du Nantillé conserve, dans sa toponymie, la mémoire d’un quartier artisanal du cuir aujourd’hui disparu. Tannerie, pelterie, pénillères, lande des pénillères, pièce de la carne : ces cinq noms racontent un monde de gestes, d’odeurs, de savoir‑faire, effacé des paysages mais encore lisible dans les mots.

Ils constituent un patrimoine discret mais précieux, qui éclaire l’histoire économique et sociale de Bais bien au‑delà de ce que montrent les bâtiments encore visibles.

Voir le plan de Bais en PDF, les emplacements des ateliers artisanal du cuir

Notices toponymiques

La Tannerie

Nature : Atelier artisanal.

Étymologie : Du verbe « tanner », traiter les peaux.

Fonction : Tannage des peaux (trempage, écharnage, tannage, foulage).

Contexte : Dépendait du moulin à tan pour la production de tan et du Nantillé pour l’eau.

Datation : Activité antérieure à 1827, disparue au moment du cadastre.

Interprétation : Cœur du quartier artisanal du cuir.

La Pelterie / Pelleterie

Nature : Atelier de fourrures.

Étymologie : « Pelterie » désigne le commerce ou le traitement des fourrures.

Fonction : Tri, séchage, préparation et stockage des peaux fines.

Contexte : Complément direct de la tannerie.

Datation : Attesté au cadastre ancien.

Interprétation : Atelier spécialisé dans les peaux nobles.

Pénillères / Pénillières

Nature : Lieu de sous‑produits du cuir.

Étymologie : Du pénil, bas‑ventre de l’animal, et de penillière, morceau de peau de moindre valeur.

Fonction : Tri, séchage, stockage des peaux de faible qualité et des sous‑produits.

Contexte : Toponyme local attesté (section Nantillé‑A2).

Datation : Antérieur à 1827.

Interprétation : Espace lié aux sous‑produits animaux du cuir.

Lande des Pénillères

Nature : Espace non cultivé.

Étymologie : « Lande » désigne un terrain pauvre, non labouré.

Fonction : Étendage, séchage au sol, dépôt des résidus liés aux Pénillères.

Contexte : Directement associé au toponyme Pénillères / Pénillières.

Datation : Attesté au cadastre.

Interprétation : Zone extérieure du système artisanal du cuir.

Pièce de la Carne

Nature : Lieu d’équarrissage.

Étymologie : De « carne », chair, charogne, déchets animaux.

Fonction : Dépôt des bêtes mortes et des déchets lourds issus du travail des peaux.

Contexte : Indispensable au fonctionnement du quartier du cuir.

Datation : Attesté au cadastre.

Interprétation : Zone des déchets animaux du quartier artisanal du cuir.

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