La Gibaudrie — ou La Gibauderie —, la Pièce du Gibet, La Barre, ou encore Le Domaine du Gibet : autant de noms de lieux dont la résonance n’a rien d’anodin. Tous évoquent, de manière plus ou moins explicite, l’existence ancienne d’un espace dédié à l’exercice de la justice seigneuriale.
Si l’histoire de Bais est bien connue à travers sa seigneurie et sa motte féodale, établie au nord du bourg, un autre pan du territoire demeure plus énigmatique. Dans cette partie de la commune, la toponymie conservée par le cadastre napoléonien révèle une série de parcelles aux appellations singulières, dont la symbolique renvoie clairement à des lieux de juridiction ou de supplice.
Fait remarquable : sur le cadastre actuel, seule la section dite de Montigné -D1 et la Section de Montigné-D2, conserve encore la trace explicite d’un tel lieu de justice. L’ensemble de ces indices laisse supposer qu’en ce point stratégique du territoire se dressait autrefois un haut lieu de pouvoir, relevant d’un seigneur suffisamment puissant pour y exercer la justice haute, moyenne ou basse. La persistance de ces noms à travers les siècles constitue un témoignage précieux de l’organisation judiciaire médiévale et de l’emprise seigneuriale sur le paysage.


En Section de Montigné-D1, nous avons la « Pièce du Gibet » et en bleu nous avons toutes les parcelles, (15) avec le nom de « La Gibauderie ».

En cliquant sur le logo, le lien vers google Earth vous la vue complète sur la métairie de Montigné, au nord-Est la pièce du Gibet qui a donné son nom au hameau de la « La Gibauderie ».
🏰 Le gibet au Moyen Âge : description et contexte
🏰 Le gibet au Moyen Âge : description et contexte
⚒️ Structure matérielle
- Gibet simple : un poteau vertical en bois, surmonté d’une traverse horizontale.
- Gibet à fourches patibulaires : structure plus monumentale, souvent en pierre, composée de deux ou trois piliers reliés par des poutres.
- Emplacement : toujours en hauteur, à l’extérieur des murs, visible de loin — un marqueur de justice seigneuriale.
🛡️ Fonction symbolique
- Le gibet n’est pas seulement un instrument d’exécution :
- Il manifeste le pouvoir de justice du seigneur ou de la ville.
- Il sert de signal territorial, comme les fourches patibulaires de Montfaucon à Paris.
- Il est souvent représenté dans les miniatures comme un emblème de souveraineté locale.
- Bretagne : structures plus modestes, souvent en bois, mais toujours placées sur des buttes.
🏰 Toponymes bretons liés à un ancien gibet : analyse détaillée
Les noms que tu cites — La Gibaudrie / La Gibauderie, Pièce du Gibet, La Barre, Le Domaine de Gibet — sont typiques des lieux où se trouvaient autrefois les fourches patibulaires ou un simple gibet seigneurial.
📌 1. La Gibaudrie / La Gibauderie
Ce type de toponyme dérive très probablement de gibet → gibaud, gibauderie, gibarderie, formes fréquentes dans l’Ouest.
Caractéristiques :
- Souvent une ferme ou un lieu-dit établi près de l’ancien emplacement du gibet.
- Le suffixe -erie indique un lieu associé à une fonction ou un usage.
- En Bretagne, on retrouve des variantes comme La Giberie, La Gibardière, La Gibaudière.
Ce toponyme est donc un indice fort d’un ancien lieu de justice.
📌 2. Pièce du Gibet
C’est l’indice le plus direct.
- Une pièce désigne une parcelle agricole.
- Lorsqu’elle porte ce nom, cela signifie que la parcelle contenait le gibet ou qu’elle était immédiatement adjacente.
- Ce type de nom apparaît souvent dans les cadastres napoléoniens, qui ont conservé la mémoire de lieux disparus.
📌 3. La Barre
Ce toponyme est très fréquent autour des lieux de justice.
Il peut désigner :
- une limite de juridiction,
- un carrefour ou une butte servant de repère,
- ou encore une barre de justice, terme ancien désignant parfois l’endroit où l’on dressait les poteaux.
Dans plusieurs communes bretonnes, La Barre est situé sur une hauteur, ce qui correspond parfaitement à l’implantation habituelle d’un gibet.
📌 4. Le Domaine de Gibet
Là encore, c’est un toponyme transparent :
- Il désigne un territoire dépendant du lieu d’exécution,
- ou une propriété qui a hérité du nom du gibet voisin.
Ce type de nom apparaît souvent dans les aveux et dénombrements des XVIIème XVIIIème siècles.
🏰 Notice historique : Le domaine de Montigné et l’ancien lieu de justice de Bais
1. Un territoire marqué par la justice médiévale
Autour du manoir de Montigné, plusieurs toponymes anciens — La Gibaudrie, Pièce du Gibet, La Barre, Le Domaine de Gibet — témoignent de l’existence d’un lieu de justice bien antérieur à l’installation des familles nobles qui possédèrent ensuite le domaine. Ces noms, fixés dans la mémoire locale dès le Moyen Âge, désignent traditionnellement les espaces où se dressaient les gibets seigneuriaux, souvent placés sur une hauteur ou un carrefour, visibles de loin et marquant la juridiction du seigneur.
La présence de ces toponymes autour de Montigné indique que le site fut, dès une époque ancienne, un pôle judiciaire structurant pour la paroisse de Bais.
2. Le manoir de Montigné : un domaine noble tardif
Le cadastre ancien mentionne le lieu sous la forme « Métairie de Montigné », ce qui confirme qu’il s’agit d’un domaine agricole noble, mais non d’une seigneurie d’ancienneté comparable à celles de Pouëz ou Sautecour. L’expression relevée par l’abbé Guet — « seigneurie dite de Montigné » — reflète cette ambiguïté : Montigné n’est pas une seigneurie médiévale autonome, mais un fief noble rattaché à une famille seigneuriale, doté de droits limités mais intégré à la vie paroissiale.
3. Les Champagné : nobles propriétaires de Montigné
Le premier propriétaire connu est Jean de Champagné, issu de la branche dite de la Montagne, originaire de Gévezé. Actif dans la seconde moitié du XVIème siècle, il apparaît comme un notable paroissial, bon contributeur de la fabrique de Bais, ce qui confirme son implantation locale.
Sa famille s’éteint dans les dernières années du XVIème siècle. Il laisse deux filles, mariées à des lignages prestigieux :
- l’une à Paul Hay, seigneur et châtelain des Nétumières,
- l’autre à Claude Pépin, seigneur de Sévigné.
Le dernier représentant masculin est Pierre de Champagné, sieur de Montigné.
Le rameau de la Montagne
Le rameau des seigneurs de la Montagne, séparé dès le XIIème siècle selon l’abbé Le Laboureur, devint l’aînesse de la maison après l’extinction de la branche de Champagné-Giffart au début du XVème siècle. Il avait pour chef, en 1291, Gohier de Champagné, écuyer, seigneur de la Montagne, mentionné dans des actes de 1266 et 1291. Son fils, Pierre de Champagné, chevalier, apparaît dans de nombreuses chartes du XIVème siècle et fit son testament en 1384 ; c’est de lui que Chérin fait remonter la filiation certaine. De son mariage avec Jeannette de Saint-Mervé, il laissa notamment Pierre de Champagné, seigneur de la Montagne et de Montigné en Bais, auteur de la branche restée bretonne.
Celle-ci s’éteignit dans les dernières années du XVIème siècle avec Jean de Champagné, dont les deux filles transmirent l’héritage à Paul Hay, seigneur et châtelain des Nétumières, et à Claude Pépin, seigneur de Sévigné.
Le domaine de Montigné, situé près du moulin de Brétel, fut longtemps lié à la famille de Montbourcher, dont Jean de Montbourcher, chevalier, issu du Bordage, est mentionné comme venant de Bretel. Ces alliances confirment l’intégration du rameau de la Montagne dans les réseaux seigneuriaux du pays de Vitré.
Dans le patrimoine de la commune de Visseiche figure la seigneurie de la Montagne. Au sud‑est du territoire communal se trouvait en effet le manoir de la Montagne, attesté dès le XIIIème siècle. Il appartenait alors à la famille Champagné (en 1246), avant de passer, vers 1583, à la famille Hay, seigneurs des Nétumières.
Comme évoqué plus haut, le rameau des seigneurs de la Montagne s’était détaché dès le XIIᵉème siècle. Cette branche avait pour berceau la seigneurie de Champagné — ou Champaigné — située sur le territoire de la paroisse de Gévezé, dans le diocèse de Rennes.
Au XIIIème siècle, cette lignée des seigneurs de la Montagne est représentée par Gohier de Champagné, écuyer, seigneur de la Montagne, cité dans des actes de 1266 et de 1291. Lui succède Pierre de Champagné, seigneur de la Montagne et de Montigné.
La toponymie conserve encore aujourd’hui la trace de cette présence seigneuriale : à Visseiche avec le lieu‑dit La Montagne, et à Bais avec le hameau de Montigné, ainsi qu’un espace autrefois dédié à l’exercice de la justice seigneuriale.
4. Une transmission continue, rare en pays de Bais
Contrairement à d’autres manoirs de la paroisse, vendus comme biens nationaux à la Révolution, Montigné conserve ses propriétaires nobles. L’abbé Guet souligne ce fait remarquable :
« Montigné seul a gardé ses nobles propriétaires. »
Après les Champagné, le domaine passe :
- par mariage, à une famille Tredery,
- puis à la famille de Kernaëret,
- et enfin, toujours par alliance, aux de Bihanné du Tromerec.
Cette continuité renforce l’idée d’un domaine stable, structuré autour d’un noyau ancien.
5. Un lieu de justice plus ancien que le domaine
Les toponymes La Gibaudrie, Pièce du Gibet et La Barre sont des indices toponymiques forts d’un lieu d’exécution médiéval. Or, ces noms :
- sont ils antérieurs à la présence des Champagné,
- ne dépendent pas d’un lignage particulier,
- et renvoient à une organisation judiciaire primitive, probablement liée à un fief disparu ou à une juridiction seigneuriale plus ancienne.
Le domaine de Montigné s’est donc implanté autour d’un lieu de justice préexistant, dont il a hérité les usages et la mémoire.
6. Localisation probable du gibet
Le regroupement des toponymes autour du manoir permet de situer le lieu d’exécution :
- sur une hauteur,
- hors du bourg,
- à proximité d’anciens chemins,
- dans le secteur de La Gibaudrie / Pièce du Gibet / La Barre, c’est‑à‑dire au sud-ouest immédiat du domaine de Montigné.
Cette configuration correspond parfaitement aux pratiques judiciaires bretonnes : un gibet simple, visible, marquant la juridiction locale.
7. Conclusion
Le domaine de Montigné ne serait pas une seigneurie d’origine médiévale, mais un fief noble tardif qui s’est établi sur un territoire déjà structuré par un ancien lieu de justice. La toponymie, la chronologie et la transmission du domaine convergent pour montrer que le gibet de Bais existait bien avant l’arrivée des Champagné, et que Montigné en a simplement hérité.
Ce secteur constitue aujourd’hui un ensemble toponymique exceptionnel, conservant la mémoire d’une justice seigneuriale médiévale dont les traces matérielles ont disparu, mais dont les noms de lieux perpétuent l’existence.
Ferme, Montigné (Bais). Inventaire général . Date d’enquête : 2004. Quillivic Claude
2. Sources fiables et vérifiables.
L’histoire du rameau de la Montagne : Sources pour le blason.
Potier de Courcy, Nobiliaire et armorial de Bretagne, 3? éd., t. I, p. 217 — blason : D’hermine au chef de gueules.
Ch. d’Hozier, Armorial général de France — enregistrement officiel du blason Wikimedia Commons, fichier Blason famille de Champagné (reproduit d’après les sources ci-dessus).
Sources pour la généalogie et le rameau de la Montagne La Chesnaye-des-Bois, Dictionnaire de la noblesse, article « Champagné » — généalogie complète. Chérin, Rapport sur la maison de Champagné, 12 février 1781 — filiation rigoureuse depuis Pierre de Champagné († avant 1390) Infobretagne, Famille de Champagné — transcription fidèle des sources anciennes Man8rove, fiche héraldique et généalogique de la famille de Champagné — titres, fiefs, rameaux.

